Brexit : Retour sur le Débat Expliqué par Michel de Montaigne

Ça y est – le référendum outre-Manche sur le maintien ou non de Royaume-Uni au sein de l’UE, que l’on a surnommé le « Brexit », et qui opposait les pro-UE du camp « Vote Remain » aux pro-Brexit « Vote Leave » est fini et les résultats ont été publiés. Le scrutin s’est donc soldé par une victoire de Vote Leave de Nigel Farage et Michael Gove, au grand dam de David Cameron qui n’aura pas su convaincre et qui se voit subitement contraint de faire ses cartons au number 10 Downing Street.

Ce débat a fait couler beaucoup d’encre partout dans le monde ; politologues de tous bords et économistes, ou encore historiens, sociologues et juristes se sont succédés dans la presse mondiale (et continueront à le faire dans un futur proche), chacun s’érigeant en expert sur ce que deviendrait le Royaume-Uni, l’Union européenne et le monde dans son ensemble en cas de retrait britannique du bloc supranational. A la place d’un tel commentaire je propose qu’on prenne quelques citations du philosophe du seizième siècle Michel de Montaigne pour résumer cet évènement politique dont on dit qu’il sera le plus grand de 2016, et ce malgré l’élection présidentielle qui se profile aux Etats-Unis et qui s’annonce on ne peut plus explosive ! C’est dire l’ampleur de ce qui était en jeu lors de ce vote.

Qu’apprend-t-on donc à lire Montaigne sur le Brexit ?

1 Le scrutin peut être considéré comme une sorte de méditation personnelle bénéfique de la nation britannique sur son devenir :

« Méditer est une étude importante et riche, pour qui sait s’examiner et se consacrer vigoureusement à cette tâche : je préfère forger moi-même mon esprit 2 que le remplir. Il n’est pas d’occupation plus facile ni plus forte que celle qui consiste à s’entretenir avec ses pensées, en fonction de l’esprit dont on dispose : les plus grands en font leur occupation constante car Cicéron, pour eux, vivre c’est penser. D’ailleurs, la Nature favorise cette disposition en lui accordant ce privilège : il n’est rien que nous puissions faire si longtemps, nulle action à laquelle nous puissions nous adonner plus couramment et plus facilement. C’est l’occupation des Dieux que la méditation, dit Aristote, et d’elle ils tirent leur béatitude comme nous la nôtre ». (Livre 3, chapitre 3 – Des 3 commerces)

2 Le camp pro-Brexit aurait pu trouver un slogan en latin en lisant du Montaigne, car ils se veulent un ensemble d’individus fiers de leur identité nationale et dont chacun se présente comme étant ….

« Quod sit, esse velit, nihilque malit (qui veuille être ce qu’il est et ne préfère rien d’autre) ». (Livre 3, chapitre 3 – Des 3 commerces)

3 Ce que demandent les partisans agacés du maintien dans l’UE à propos des pro-Brexit :

« Mais que dire de ceux qui veulent tirer parti de la gloire qui accompagne un tel refus ? » (Livre 3, chapitre 7 – De l’incommodité de la grandeur)

4 Les pro-Brexit bottent en touche :

« Après tout, ce n’est pas tout à fait médire de quelque chose que d’y trouver des défauts ». (Livre 3, chapitre 7 – De l’incommodité de la grandeur)

5 On déplorait déjà au 16e siècle une certaine omniprésence de lois toujours plus nombreuses, tout comme l’argument pro-Brexit qui veut que la réglementation européenne à laquelle il faut se plier en tant que membre de l’UE soit un labyrinthe quasi-impossible à naviguer :

« Car nous avons en France plus de lois que tout le reste du monde ensemble, et plus qu’il n’en faudrait à régler tous les mondes d’Épicure. Qu’ont gagné nos législateurs à choisir cent mille espèces et faits particuliers et à y attacher cent mille lois ? Ce nombre n’a aucune proportion avec l’infinie diversité des actions humaines (…)Les lois les plus désirables, ce sont les plus rares, plus simples et générales ». (Livre 3, chapitre 13 – De l’expérience)

Impossible donc de s’y retrouver dans cet enchevêtrement bruxellois de

6 On trouve l’ancêtre de l’argument selon lequel les lois conçues par Bruxelles pour l’ensemble des membres du bloc soient un frein à la liberté ou la souveraineté législative du Royaume-Uni :

« Je n’ai guère de sympathie pour l’opinion de celui 2 qui pensait, par la multiplicité des lois, parvenir à brider l’autorité des juges en leur taillant là-dedans les morceaux qu’il leur faudrait [pour chaque cas]. Il ne se rendait pas compte du fait qu’il y a autant de liberté et de latitude dans l’interprétation des lois que dans leur rédaction ». (Livre 3, chapitre 13 – De l’expérience)

7 La manie britannique de ne pas vouloir trop avoir à contribuer au budget de l’Union, en négociant le fameux rabais peut être expliquée aux autres pays membres comme suit :

« Nous avons le droit de nous appuyer, non pas de nous coucher si lourdement sur autrui, et nous étayer en leur ruine ». (Livre 3, chapitre 6 – Des coches)

8 Les pro-Brexit à propos des « mensonges » des institutions européennes quant à leur nature anti-démocratique :

« En général, la grandeur a cet avantage évident de se rabaisser quand cela lui plaît, et d’avoir à peu près le choix entre l’une ou l’autre des apparences ». (Livre 3, chapitre 7 – De l’incommodité de la grandeur)

9 La réponse rassurante des pro-Brexit lorsqu’on dit que Brexit rime avec déclin économique du Royaume-Uni :

« Il en est des hauteurs dont on peut descendre sans tomber ». (Livre 3, chapitre 7 – De l’incommodité de la grandeur)

10 L’avertissement du camp pro-UE à tous ceux qui seraient tentés de voter « leave » :

« Nous faisons trop valoir la résolution de ceux que nous avons vu prétendre ou dont nous avons entendu dire qu’ils l’avaient méprisée ». (c’est à dire méprisé l’UE)  (Livre 3, chapitre 7 – De l’incommodité de la grandeur)

11 La déclaration des pro-Brexit comme quoi l’Europe est peut-être chouette mais que le Royaume-Uni s’en passerait :

« À l’inverse de César, j’aimerais peut-être mieux être deuxième ou troisième à Périgueux que premier à Paris. […] Je suis habitué à un rang moyen, par le fait du hasard mais aussi par goût, et j’ai montré dans la conduite de ma vie et de mes entreprises que j’ai plutôt évité de sauter par-dessus la condition dans laquelle Dieu m’a fait naître. Tout ce qui vient naturellement est à la fois juste et simple ». (Livre 3, chapitre 7 – De l’incommodité de la grandeur)

12 Les membres du groupuscule identitaire d’extrême droit « Britain First » auraient bien eu envie d’arborer des t-shirts portant la citation suivante pour expliquer leur perspective sur le rapport entre le Royaume-Uni et le reste du monde, si seulement elle était de provenance anglaise :

« Je m’excuse volontiers de ne savoir faire chose qui m’esclave à autrui ». (chapitre 12 – De la physionomie)

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